J'atteins rapidement le bureau du directeur du pôle, sorte de ventre énorme sur un corps à peu près aussi large que haut témoignant autant de son coup de fourchette que du volume de son carnet d'adresses. Volume, à défaut de qualité qui lui aurait certainement permis de manger plus diététique lors de ses repas d'affaires, d'avoir certainement de meilleures relations en laissant un peu de soupe pour les autres.

Son regard sourit mais je sens que tous ses radars et scanners me sondent et me placent déjà dans des cases où les euros viendront le récompenser de m'avoir embauché. Je ne le sens pas du tout mais tente neanmoins de sortir mon air jovial, celui qui mêle la fausse humilité à l'empathie (spongiforme) et à la fausse sincérité, celui qui m'a permis d'obtenir 20 à l'oral d'anglais alors que le professeur hésitait à me laisser à 18.

Comme il se lève de son bureau, je crois qu'il va venir vers moi pour m'accueillir et je fais le chemin vers lui et, comble de l'ignorance – erreur monumentale - je lui tends la main ! Je lis sur son visage le viol dont je viens de l'outrager alors qu'il se levait pour simplement ranger un dossier dans son armoire et certainement se donner une contenance alors que j'entrais dans son bureau.

SACRILEGE ! Tu oses toucher un dieu vivant, l'homme qui porte des millions d'euros de chiffre d'affaires, celui qui a la plus grosse... voiture (mais pas la plus longue).

Habitué et magnanime, le gourou produit alors un véritable sourire de comédien d'une pièce de Molière face à un clystère, alors qu'il m'empoigne et me broie mes «five » : « tu sais ici, je te serre la main deux fois : le jour de ton arrivée et celui, le plus tard possible j'espère, de ton départ ». Telle fut sa première phrase...

Inutile de vous dire que la suite de l'entretien, après ma bévue de la poignée de mains, fut pour moi très difficile. Il ne dura fort heureusement qu'un quart d'heure. Pendant toutes ces longues minutes, je me suis dit que j'étais un nul et sans aucun avenir, impulsif et incapable de percevoir les situations, malgré l'ajout d'autres compliments de sa part sur mes supposées qualités relationnelles et sur mes compétences. J'appris plus tard qu'il ne pensait jamais tout ce qui était de la famille du compliment dont il m'avait agoni. Même son espoir de me voir rester le plus longtemps possible était faux.

asso